Le Rang des Drapiers

Classé monument historique par le Ministère de la Culture en 1998, le Rang des Drapiers témoigne de la richesse architecturale roubaisienne. Cet hôtel particulier situé au 56 Boulevard du Général de Gaulle, anciennement Boulevard de Paris fut édifié à la fin du XIXe siècle (vers 1880) par les architectes E.Dupire-Rozan et A.Dupire-Deschamps. Il tire son nom de l’activité de ses propriétaires d’origine, Jean Cavrois-Lagache et sa famille, riches industriels et négociants du textile et propriétaires de l’usine Cavrois Mahieu. Cette succession d’immeubles témoigne de l’homogénéité de ce type d’habitat urbain, destiné aux grandes familles bourgeoises sur l’une des artères les plus résidentielles de la ville. Ces façades affichent une forte unité décorative et typologique, exposant volontairement faste et ostentation. Elles sont l’illustration du style éclectique des villes du Nord à la fin du XIXe siècle.
Les grandes familles roubaisiennes s’installent dans le quartier Barbieux à la fin du XIXe siècle. Les riches industriels s’éloignent de leurs usines, loin des vapeurs et du vacarme des machines qui tournent jour et nuit. C’est le cas de la famille Cavrois-Lagache qui s’installe au Rang des Drapiers. Ils étaient les riches propriétaires de l’usine Cavrois-Mahieu que l’on peut encore voir aujourd’hui au 117 Rue Montgolfier. Cette usine, dite La Forge, est une ancienne filature créée en 1887 et elle abrite aujourd’hui des ateliers d’artistes, laissant une trace unique de ce paysage industriel.

Les Cavrois-Lagache reflètent la caractéristique de la bourgeoisie de Roubaix. Toutes les fortunes, toutes les histoires de l’industrie textile tournent autour d’une valeur commune : la famille. Le phénomène des grandes familles d’industriels est typique de la ville. Ce modèle industriel et la production textile de Roubaix connaissent un rayonnement mondial et en 1911, l’Exposition Internationale de Roubaix rencontre un succès phénoménal : 1 700 000 visiteurs et plus de 3 400 exposants. Cette exposition s’organise autour du parc de Barbieux, et le Boulevard de Paris (actuel Boulevard du Général de Gaulle) devient ainsi un des lieux principaux de l’exposition. Les façades ostentatoires reflétent bien la puissance et la richesse de la ville.

Le Boulevard offre à la bourgeoisie locale un cadre de vie agréable, hors du centre ville. En effet l’ancien Boulevard de Paris était à l’origine l’endroit prévu pour faire passer un canal afin de transporter les marchandises vers le nord. Mais d’éboulements en problèmes techniques, on décide de combler les travaux entrepris en aménageant un parc verdoyant : le Parc de Barbieux. La grande bourgeoisie a donc choisi cette artère très appréciée pour son environnement dégagé. Ce quartier est empli de riches maisons bourgeoises comme en témoigne les rues Charles Quint, Dammartin et de Cambrai, situées tout autour du Boulevard Charles de Gaulle. Les architectes E.Dupire-Rozan et A.Dupire-Deschamps sont notamment à l’origine de nombreux hôtels particuliers et bâtisses construits à l’époque de cette décentralisation, à l’image notamment de l’hôtel Motte-Lagache que l’on observe un peu plus loin sur le Boulevard de Paris. Les hôtels de ces architectes sont d’une grande richesse architecturale et décorative. Les maisons au style éclectique qui s’étalent du numéro 52 au numéro 88, donnent très vite au quartier un caractère résidentiel. Le Rang des Drapiers constitue un ensemble homogène : chacune de ses façades obéit à un règlement de la municipalité sur la forme des portes cochères, comme sur la hauteur d’alignement des baies et des appuis de fenêtres. On note cependant une quantité d’éléments ornementaux qui les distinguent les unes des autres tels que des guirlandes de fruits, des colonnes antiques, des jeux de bichromie entre la brique et la pierre, dévoilant l’opulence de leurs propriétaires. L’architecture éclectique domine, elle se nourrit de styles variés comme la Renaissance avec les clefs de voûtes, écoinçons, cartouches, frontons et lucarnes ou le Classicisme par la présence de colonnes en passant par la tradition flamande à travers l’emploi de brique rouges.
Le bâtiment organisé en hauteur, rythmé par les lucarnes et les colonnes s’élève en finesse. On peut entrevoir un bâtiment quasiment symétrique, quoique un peu plus long sur le côté droit. Il est surplombé de trois tours ornées de lucarnes, dont une centrale plus imposante. Les colonnes engagées dans la façade organisent la structure du bâtiment. Les fûts de ces colonnes sont cannelés et de style corinthien faisant référence au classicisme. Celles-ci sont cependant complexes, enrichies de sculptures et souvent surplombées de deux chapiteaux. L’ensemble de la façade est très ornementée, les colonnes et fenêtres sont jonchées de décorations florales et d’arabesques, le tour des fenêtres est organisé en jambe harpée et viennent s’ajouter à la parure ornementale du bâtiment. Corniches et rambardes à cannelure ronde, une fois de plus ornementées, viennent s’interposer sous les fenêtres ou sous la toiture. La forme globale régulière aux détails variés et l’ensemble de la structure renvoient une image raffinée.

La création typographique s’ouvre à la publicité et se diversifie tout au long du XIXe siècle. Les documents écrtis de l’usine Cavrois-Mahieu de l’époque reflètent l’utilisation typographique de l’époque de la construction du Rang des Drapiers. A l’image de l’architecture, l’emploi de typographie est disparate. On peut noter l’emploi de typographies classiques, notamment une didone à empattements fins que l’on peut rapprocher d’une Bodoni. Ces typographies renvoient à l’élégance et au raffinement mais on observe aussi des typographies linéales assez massives en titrage ou encore des typographies plus fantaisistes. Au niveau de l’architecture, c’est la période du néoclassicisme et de l’éclectisme. Les architectes, afin de répondre aux demandes d’une clientèle bourgeoise désirant afficher sa richesse, vont être amenés à mêler différents styles (antique, oriental, moyenâgeux, gothique) que l’on retrouve notamment dans l’architecture palais Garnier de Charles Garnier.

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